
"Nous avons besoin d’avoir des données scientifiques pour sortir de la légende urbaine autour des requins car en Nouvelle-Calédonie, il y a autant d’avis sur le sujet que de personnes", ironise Gil Brial, le deuxième vice-président de la province Sud, qui a lancé officiellement, en partenariat avec l’IRD (Institut de recherche pour le développement) et l’État, une vaste étude sur les grands squales, ce lundi 29 avril.
Ainsi, dès cette année, 200 requins tigres et bouledogues (100 individus de chaque espèce) vont être scrutés de près par les scientifiques sur une période de quatre ans. L’ambition de ce travail d’une ampleur inédite sur le Caillou est de comprendre les comportements et l’écologie (c’est-à-dire les déplacements et les habitudes saisonnières) de ces grands prédateurs. Des analyses jugées essentielles pour pouvoir étayer et mieux adapter les politiques publiques mises en place, notamment dans les zones les plus fréquentées du lagon où se sont produites de nombreuses attaques ces dernières années.
Et pour lesquelles, les campagnes d’abattage avaient jusque-là été la solution privilégiée par la Maison bleue et la mairie de Nouméa [1]. "La réalité, de la Nouvelle-Calédonie, c’est que 4 500 personnes vivent du tourisme qui est lié au lagon. Or notre rôle est de protéger à la fois la population et l’économie. Ces prélèvements, comme l’interdiction de baignade, ont donc été des mesures prises pour gérer l’urgence. Il s’agissait de choix politiques mais ces campagnes de pêche ne peuvent pas être éternelles et nous l’avons toujours dit, insiste Gil Brial, qui ne ferme pas pour autant définitivement la porte aux abattages (suspendus par décision de justice [2]), mais préfère désormais s’en remettre à la science. Pour instaurer des mesures sur le long terme, qui ne se choisissent pas au hasard, il faut être capables de mieux comprendre l’évolution et la présence de ces squales. Le but de cette étude, c’est donc vraiment de permettre de retrouver une utilisation la plus normale possible du lagon en changeant certaines de nos habitudes."
Et pour ce faire, les scientifiques seront à pied d’œuvre dans l’ensemble des eaux de la province Sud : Prony et le grand lagon Sud, le Grand Nouméa, la baie de Saint-Vincent, les régions de La Foa, Bourail, et Thio. "Ce qui est important, c’est de disposer d’un temps suffisamment long, c’est-à-dire au moins quatre ans, pour acquérir des données nouvelles et robustes que l’on analyse et que l'on interprète afin, ensuite, de les mettre à la disposition des décideurs", résume France Bailly, la représentante de l’IRD en Nouvelle-Calédonie. "On espère que cette étude va nous permettre de mieux comprendre les modes de vie et les habitudes des requins dans le temps et en fonction des périodes de l’année. Si on identifie des zones géographiques importantes pour eux à un moment donné par exemple, peut-être pourrait-on réfléchir à des dispositifs qui font en sorte de ne pas les perturber sur ce périmètre."
D'ici-là, un réseau de près de 110 hydrophones (dont certains sont déjà présents dans les eaux nouméennes) seront déployés dans l’ensemble du lagon de la province Sud et permettront de suivre les déplacements des 200 requins équipés d’émetteurs. Par ailleurs, grâce à une technique expérimentale basée sur l’ADN environnemental, les chercheurs espèrent, en filtrant et en analysant l'eau, parvenir à évaluer en temps réel l’abondance des squales présents dans une zone donnée. Un dispositif qui s'appuiera également sur un réseau de caméras.
"Nous allons pouvoir cartographier les zones où les requins sont le plus présents" [3]
Si les résultats consolidés de cette étude prendront du temps avant d’être publiés, l’IRD, qui préfère rester "vigilant" à ce sujet, envisage de communiquer sur le suivi de l’étude "a minima une fois par an". Montant de cette mission : 200 millions de francs, financés par l’État (75 %) et la province Sud (25 %).
Une étude de moindre ampleur avait été annoncée et lancée en 2019 afin de connaître la population et les déplacements de requins tigres et bouledogues dans les eaux nouméennes. Sauf que ce travail scientifique avait commencé quelques jours seulement avant l’attaque d’Anthony, 10 ans, en baie de l’Orphelinat [4].
Un fait divers qui a eu pour conséquences de "geler" cette étude. De fait, seuls "quelques" squales ont été équipés d’émetteurs reliés à un réseau d’hydrophones, déployés au large de la capitale. Mais le nombre d’individus était "trop faible" pour en tirer une étude scientifique digne de ce nom, ne permettant de dégager que des "données parcellaires".
"La crainte de certains élus à l’époque, c’était de continuer d’attraper des requins pour les baguer et non pour les supprimer, ce qui aurait été difficile à comprendre pour beaucoup de gens en cas de nouvelle attaque", glisse Gil Brial.
Dans ce contexte, la Maison bleue et la ville de Nouméa ont alors commencé leur campagne d’abattage, mettant ainsi de côté le travail des scientifiques.
Links
[1] https://www.lnc.nc/article/grand-noumea/noumea/environnement/infographies-plus-de-200-requins-ont-ete-abattus-a-noumea-depuis-le-debut-des-prelevements
[2] https://www.lnc.nc/article/grand-noumea/noumea/environnement/justice/le-tribunal-administratif-suspend-les-campagnes-d-abattage-de-requins-a-noumea
[3] https://www.lnc.nc/article/nouvelle-caledonie/environnement/sciences/nous-allons-pouvoir-cartographier-les-zones-ou-les-requins-sont-le-plus-presents
[4] https://www.lnc.nc/breve/maj-11-h-un-enfant-de-10-ans-mordu-par-un-requin-a-noumea
[5] https://www.lnc.nc/user/password
[6] https://www.lnc.nc/user/register
[7] https://www.lnc.nc/formulaire/contact?destinataire=abonnements